ITW de Nina Guazzini, autrice de la pièce “M’sieur Rimbaud”

“M’sieur Rimbaud” est la première création de Nina Guazzini. Jouée à La Folie Théâtre à Paris pendant trois mois, cette pièce contemporaine est un mélange de poésie et d’humour noir. Elle se focalise sur le personnage de la jeune fille Nina, qui aurait inspiré à Rimbaud “Les réparties de Nina”.  Jouée par une charmante jeune femme (Marion Brossard) aux allures de lutin, Nina est prise en otage par deux anges dans “L’entre-deux”. Venant de mourir suite à un accident, elle se retrouve face au jugement de sa vie passée sur terre. Nina a connu Arthur Rimbaud dans une autre vie, qui, par erreur, n’a pas été effacé de sa mémoire par les deux anges. Elle n’a eu de cesse de le rechercher… Vous suivez ? Interview de son autrice Nina Guazzini.

Interview de Nina Guazzini, autrice de la piece “M’sieur Rimbaud”

La splendide pièce “M’sieur Rimbaud” A La Folie Théâtre

Comment vous décriveriez-vous en quelques mots ?

Je suis une jeune femme de 30 ans, intègre, fatigante, particulière et passionnée !

Parlez-moi d’une ou plusieurs femmes qui vous inspirent ?

Tout d’abord, il y a Nicole, qui n’est pas du tout connue. Nicole m’a élevée une partie de ma vie. Elle m’a énormément inspirée. Je suis partie vivre 6 mois chez elle quand j’avais 13 ans. J’ai découvert très jeune à ses côtés, que les femmes pouvaient faire des choses, qu’elles n’étaient pas obligées de se marier, faire des enfants pour être heureuses. Qu’une femme pouvait prendre son sac à dos et partir à l’autre bout du monde. Que tout était possible, tout !

Est-ce qu’il y a des auteurs qui vous ont influencée ?

Oui, j’ai lu des auteurs qui m’ont beaucoup marquée comme George Sand, Elsa Morante (auteur italien), dont j’ai lu toute l’œuvre quand j’étais plus jeune. L’actrice italienne Anna Magnani m’a aussi beaucoup inspirée dans ma vision du théâtre.

Quelle influence a eu Nicole sur votre destinée ?

Je me rappelle très bien une fois avec Nicole, nous étions en train de marcher dans les collines de Foot Hill en Californie, au milieu de nulle part. Elle m’a alors dit une phrase dont je me souviendrai toute ma vie : “Tu sais dans la vie, tu choisis si tu veux être victime ou “survivor”. Moi j’ai décidé d’être une “survivor”. C’est à toi de décider ce que tu veux faire de ta vie.”. Elle m’a fait prendre conscience que la vie n’était pas une boîte d’allumettes, et qu’il fallait prendre sa liberté.

Si vous la rencontriez demain, qu’est-ce que vous lui diriez ?

“Je t’aime et merci !”. C’est très drôle car je mets son parfum depuis des années, je n’arrive pas à changer de parfum. Quand j’étais petite fille, je lui vidais ses flacons. Elle me disait : “Arrête, c’est mon odeur “. Nicole est une fonceuse indépendante, qui a déplacé des montagnes à elle toute seule. C’est un beau modèle pour moi.

 Que signifie pour vous, “être une femme aujourd’hui en France ?”

Je pense qu’on est des pionnières, nous les femmes. Notre génération, on a “le cul entre deux chaises”. Ce n’est pas facile tous les jours. Bien sûr, on est loin du stade du droit de vote. Nous les femmes d’aujourd’hui, nous avons tout de même de grandes libertés, que nous avons longtemps pensé être un dû. Comme si c’était normal.

Est-ce que selon vous les attentats du 07/01 ont changé quelque chose ?

Je pense que par rapport à ce qui s’est passé ces derniers temps (l’attentat de Charlie Hebdo le 07 janvier dernier), on s’est pris une grande claque. On a réalisé que la France était un petit pays. Que tous ces droits qui nous semblaient être normaux, étaient en réalité des droits acquis. Que des personnes ont donné leur vie pour cette liberté. J’ai le sentiment que nous sommes un peu nées avec une cuillère en or dans la bouche. Et quand on prend un peu d’amplitude, on réalise tout ce chemin parcouru. Finalement, la liberté offerte à notre génération de femmes, est nouvelle. Peut-être que dans certaines civilisations disparues, les femmes avaient déjà cette liberté, mais on ne le saura jamais. Je suis d’avis qu’on ne sait pas trop où on en est, on avance à tâtons. On peut être roi du monde un jour, puis le lendemain pathétique. Alors on avance, et advienne que pourra !

Parlez-moi de votre activité d’auteur de pièces de théâtre ?

J’écrivais beaucoup quand j’étais jeune. J’étais complètement en marge. C’est le chanteur et compositeur Francis Lalanne qui m’a repérée quand j’avais dix-huit ans. Je le regardais de mes grands yeux, je ne savais pas qui il était. Il est revenu me voir 10 ans après récemment, pour ma pièce “M’sieur Rimbaud”. C’était très touchant, on avait tous les deux les larmes aux yeux. Il écrit très bien. C’est une belle personne, très sensible. A dix-huit ans j’ai donc été publiée aux belles lettres, pour un recueil de poésie. C’était un peu mon petit “baccalauréat” à moi. J’ai arrêté les études très jeune, alors je me suis sentie comme “validée” par cette première publication.

Comment a débuté cette passion du théâtre ?

Je ne viens pas du tout d’une famille du théâtre, ou des arts littéraires. Un jour alors que j’avais vingt ans, j’étais dans le métro, et je vois des grandes affiches avec la figure de Rimbaud, pour la pièce “Les illuminations, une saison en enfer”. J’ai été comme aspirée, et j’ai réservé une place. Je me suis rendue seule, au théâtre des Abbesses à Paris. Et pour la première fois de ma vie, j’entendais Rimbaud, non pas en le lisant, mais en le voyant de l’extérieur. Je l’ai entendu d’une manière différente.

Quels sentiments avez-vous ressentis ?

J’ai eu énormément d’empathie pour lui. J’ai eu de la peine, et j’ai réalisé que c’était un homme qui avait souffert, lui aussi. J’ai arrêté de me regarder le nombril, et de me sentir petite et nulle face à ce grand homme.

Comment le théâtre s’est imposé à vous ?

A l’époque, je lisais Paolo Coelho, et j’avais en tête cette phrase : “Quand tu es dans le noir profond, accepte le noir et il y aura forcément une lumière”. Je suis rentrée chez moi. J’étais enfermée dans ma chambre dans mon désespoir, et j’ai peu à peu compris beaucoup de choses dans ma relation avec Rimbaud. Et d’un coup, dans le noir, cette petite lumière…Oui, le théâtre, bien sûr !

Comment vous êtes vous retrouvée à prendre des cours de théâtre ?

J’ai fait des recherches sur internet, et je suis tombée sur le comédien, compositeur et metteur en scène Oscar Sisto. Et du jour au lendemain, je me suis retrouvée dans ses cours de théâtre. Ce jour là, j’ai pris la décision de me lancer dans le théâtre.

Comment avez-vous vécu vos premiers cours de théâtre ?

Cela a été terrible, moi qui était si timide, de me montrer devant les autres élèves, de prendre ma place physiquement sur un plateau. Je n’étais pas la même personne que maintenant. J’étais terrorisée à mes débuts. Puis j’ai accepté de me mettre en danger. J’ai appris la technique, et j’ai avancé dans ma vie. Oscar Sisto m’a appris beaucoup de choses. Nous nous sommes retrouvés dix ans plus tard, tous les deux comme professeurs à l’AICOM, Académie Internationale de Comédie musicale.

Qu’est-ce qui vous a menée au professorat ?

J’ai donc commencé à faire du théâtre vers l’âge de vingt ans, et je continuais à écrire. Très vite, j’ai réalisé que je voulais être professeur de théâtre. Je rêvais de transmettre cet art, comme ceux qui m’ont sortis la tête de l’eau quand j’étais enfant, et m’ont permis de prendre conscience que j’avais une place. Qu’il existait tout un monde qui me correspondait. Je voulais à mon tour, transmettre ma passion, mon savoir un peu « bâtard », que j’avais appris toute seule. Je souhaitais véhiculer ma pédagogie et ma technique, aider des enfants à prendre conscience de leur valeur. Je suis fière de pouvoir faire cette activité, malgré mon éducation qui s’est arrêtée très tôt.

 Comment définiriez-vous le théâtre

Le théâtre, c’est hyper animal. C’est l’instinct et l’instant. C’est un chainon, on se transmet les choses. C’est des aventures humaines. C’est épuisant et beau en même temps. Je n’arrive pas à travailler avec des personnes  à demi-mesure.

Est-ce qu’une personne en particulier vous a influencée dans votre manière d’enseigner le théâtre ?

J’ai assisté l’an dernier Nazim Boudjenah, qui est pensionnaire à la comédie française et professeur aux Cours Florent. Nazim est un de mes maîtres du théâtre. Je l’aime énormément, c’est vraiment comme un frère spirituel. Avec lui, c’est “tout ou rien”. Il disait à ses élèves : “A chaque fois que tu montes sur le plateau, c’est une question de vie ou de mort. Sinon ce n’est pas la peine, ça ne m’intéresse pas.”. C’est sa façon de vivre, il donne tout. Il n’a aucune limite physique ou psychologique sur une scène. Il est impressionnant. C’est un monstre du théâtre, et j’ai été très heureuse de pouvoir apprendre de lui. Il a conforté ce que j’avais au fonds de moi. Mon obsession, ma façon d’ôter la mesure dans la démesure. Il n’y a que de la démesure, et c’est ça qui rend la vie belle. Cette manière de faire les choses m’est indispensable, même si on me regarde parfois bizarrement.

Où êtes-vous dans vos activités artistiques ?

Je suis aujourd’hui professeur de théâtre à l’AICOM, près des grands boulevards à Paris. Auprès d’adultes, d’enfants, et d’adolescents le week-end. J’apprends énormément et je transmets. Je donne aussi beaucoup de cours particuliers. Je n’ai pas eu le temps ces derniers temps avec la pièce “M’sieur Rimbaud”, et mon poste de professeur, de me consacrer à mon métier de comédienne. J’arrive à un carrefour de ma vie, où je préfère travailler moins, mais choisir mes projets. J’aimerai beaucoup jouer à nouveau, mais il faudrait vraiment que la pièce me parle.

Racontez-moi la genèse de la pièce « M‘sieur Rimbaud », qui s’est jouée dernièrement à La folie théâtre à Paris ?

L’écriture m’a toujours rattrapée. J’avais écrit un premier jet, il y a quelques années, que j’avais laissé dormir et presque mourir dans un carton. Puis je l’ai ressorti, et j’en ai fait autre chose. Je l’ai faite lire à Nazim, qui m’a conseillée de m’éloigner de Rimbaud pour développer les anges, et Nina.

Pourquoi évoquer Rimbaud dans votre pièce ?

A l’âge de douze-treize ans, j’étais fascinée par Rimbaud. J’ai toujours voulu parler de lui avec mes mots, mes yeux, et intéresser les gens. Provoquer la curiosité chez les spectateurs. Je ne supporte pas qu’on le limite à ses expériences homosexuelles. J’avais besoin d’en parler en tant que jeune femme, jeune fille “amoureuse de Rimbaud”.

Quelle place donnez-vous aux femmes dans votre œuvre théâtrale ?

Etant une femme, les femmes auront toujours une place prépondérante dans mon œuvre artistique. Après, cela dépend de mon humeur, des sujets abordés. Ma comédienne dans “M’sieur Rimbaud”, Marion Brossard, est une éponge. Elle n’a que vingt-six ans. Le personnage de Nina est une jeune fille parisienne, qui a un accident de scooter. Elle se retrouve alors dans un entre-deux, auprès des anges “La fameuse” et “La divine”. D’un coup, toutes ses vies antérieures lui remontent. Elle réalise qu’elle n’a pas eu qu’une seule vie. Et que les poèmes de Rimbaud dans “Les réparties de Nina” ont été écrits pour elle. Elle avait le même prénom dans les deux vies. Par négligence, les anges avaient juste oublié de lui faire boire les eaux du Léthé. Dans la mythologie grecque, c’est un des cinq fleuves de l’enfer. Nina comprend mieux son obsession passée pour Rimbaud. Elle essaye de raccorder les fils, de le retrouver, exilée entre les deux anges qui la manipulent.

 Quelle a été votre approche de créatrice dans « M’sieur Rimbaud » ?

C’est une aventure humaine qui a été belle et éprouvante pour tout le monde. Je voulais que l’histoire se raconte, et que les spectateurs en aient leur propre lecture. La folie théâtre est un magnifique lieu, un beau cocon qui reflète les qualités de son Directeur Frédéric Gray. Nina est une petite marionnette qui essaye de se démener comme elle le peut. J’ai utilisé les techniques de la comédie musicale, en introduisant des moments de danse, aidée du chorégraphe Xavier Go. Dans ces moments comme suspendus, elle passe de bras en bras.

Comment avez-vous articulé votre pièce ?

C’est une pièce à deux vitesses, car il y a l’histoire entre Rimbaud et Nina, et celle entre les deux anges. J’ai beaucoup utilisé l’humour noir dans ma pièce, surtout avec les personnages des anges, pour alléger le déroulement de cette histoire tragique. Ces deux duos ont chacun une partition à jouer. Du coup cela peut être compliqué dans les répétitions. Car il ne faut pas que les uns soient trop influencés par le jeu des autres. Pour Marion, elle a des moments à jouer de profonde tragédie, alors que les deux anges derrière sont dans la légèreté. C’est une alchimie. Il faut doser en permanence les émotions pour que cela fonctionne.

Que signifie pour vous être une femme aujourd’hui dans le théâtre en France ?

Je pense qu’il faut nous laisser le temps d’arriver, de nous implanter. Les hommes, eux, ont eu des siècles pour créer, alors que nous les femmes c’est assez récent. Les théâtres sont très peu souvent dirigés par les femmes. Mais pour moi, on est dans un milieu qui n’est absolument pas machiste, au contraire. Je ne me suis jamais sentie mises de côté car j’étais une femme.

Que feriez-vous si vous étiez ministre de la Culture ?

Si j’étais ministre de la culture, j’ouvrirais plus de lieux pour les jeunes créateurs. Il y a plein de hangars vides, qui pourraient être utilisés pour la création théâtrale. Quand tu fais du théâtre, c’est génial d’avoir de l’espace. Finalement, c’est beaucoup plus intéressant de monter des projets dans des gymnases, des hangars, car on a plus de place, et donc plus de choix. Une mise en scène quadrilatérale est possible. Ce n’est pas juste une entrée, une cour, un jardin. On peu placer le public où on le souhaite. On a beaucoup plus de liberté, et c’est beaucoup plus intéressant. J’ouvrirais donc plus de grands espaces, pour les jeunes créateurs, les jeunes troupes qui font souvent preuve de beaucoup d’originalité. Par exemple la pièce de Shakespeare, “Songe d’une nuit d’été” a été récemment formidablement adaptée dans un grand gymnase, par des jeunes acteurs du Cours Florent. Cette adaptation a été primée par le cours Florent. Ils ont fait vivre et entendre Shakespeare. J’aimerais qu’on parle de théâtre et de littérature. Qu’on fasse revivre nos fondamentaux Baudelaire, Corneille, Racine de manière plus vivante et contemporaine. Afin de laisser les jeunes parler d’avantages avec leurs mots, leur verve, leur passion. Leurs envies face à ces mythes fondateurs qui sont intemporels.

Que diriez-vous à un jeune qui débute dans le théâtre ?

Je lui dirais à peu près ceci : “Accroche-toi ! Et suis cette petite voix étrange qui te parle. Tout n’est qu’une question de rencontres, et tout est possible…”

 

Cet interview a été publié le 21/05/2015.

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